Éditorial : Le loup et l’agneau en Haïti : jusqu’à quand la raison du plus fort ?
« La raison du plus fort est toujours la meilleure. » Si Jean de La Fontaine a immortalisé cette maxime au XVIIe siècle, elle trouve aujourd’hui en Haïti une résonance d’une amertume absolue. Dans le théâtre d’ombres que traverse notre pays, la fable s’est muée en une réalité quotidienne tragique où les rôles, malheureusement, semblent figés dans le béton de l’impunité.

D’un côté, le Loup. Il a plusieurs visages. C’est celui des gangs armés qui terrorisent les quartiers, coupent les routes, kidnappent et violent en toute quiétude, forts de leurs armes de guerre et de leurs complicités obscures. C’est aussi celui d’une certaine élite politique et économique qui, pendant des décennies, a pactisé avec le chaos pour préserver ses privilèges, se souciant du bien commun comme de l’an quarante. Ce loup-là ne cherche même plus de prétexte pour justifier sa violence ; il trouble le fleuve et accuse ceux qui sont en aval de l’avoir sali.

« Comment l’aurais-je fait si je n’étais pas né ? » répondait l’agneau. En Haïti, l’agneau, c’est ce peuple résilient mais exsangue.

De l’autre côté, l’Agneau. C’est la population haïtienne. Ce sont les marchandes de pacotilles qui bravent les balles pour nourrir leurs enfants, les écoliers dont le droit à l’avenir est confisqué, les paysans dont les récoltes ne peuvent plus arriver jusqu’aux marchés de la capitale. L’agneau haïtien est innocent du désastre, mais c’est lui que l’on égorge au sens propre comme au sens figuré. On lui reproche sa misère, on lui reproche son exode, on lui reproche presque d’exister et de crier sa douleur.

Un cycle qu’il faut briser
La tragédie de la fable, c’est sa fin inéluctable : le loup emporte l’agneau au fond des forêts et le mange, « sans autre forme de procès ». Haïti ne peut pas, ne doit pas accepter cette fin-là.

Les Acteurs Leurs Armes Les Victimes
Les Loups (Gangs, corrompus) Armes lourdes, impunité, cynisme L’État de droit, l’économie, la dignité
Les Agneaux (Le peuple haïtien) Résilience, solidarité, culture Leur propre vie, l’avenir de leurs enfants
La refondation de notre nation ne se fera pas en tendant indéfiniment la gorge au bourreau, ni en attendant qu’un sauveur extérieur (un autre loup déguisé en berger ?) vienne régler nos comptes. Elle passera par un réveil citoyen, par la reconstruction d’un État de droit capable de couper les griffes des prédateurs, et par une justice implacable.

Pour que la raison ne soit plus celle du plus fort, mais celle du plus juste.